Noir océan

Author: 
Publisher: 
Year: 
2010


The Novel Skipið (The Ship) in French translation by Eric Boury.



About the book :



De lourds nuages noirs s‘amoncellent dans le ciel zébré d‘éclairs au moment où le Per se quitte le port de Grundartangi en Islande en direction du Surinam. Á son bord, neuf membres d´équipage qui, tous, semblent avoir emporté dans leurs bagages des secrets peu reluisants.



Ceux qui ont entendu dire que la compagnie de fret allait les licencier et qu‘il s‘agit là de leur dernier voyage sont bien décidés à prendre les choses en main, une fois que la météo sera plus favorable. La mutinerie n‘est pas loin et, très vite, l‘atmosphère se charge de suspicion, de menaces et d‘hostilité.



Quand les communications sont coupées par l‘un des membres de l‘équipage – mais lequel? -, la folie prend peu à peu le contrôle du bateau qui n‘en finit pas de dériver vers des mers toujours plus froides et inhospitalières…



From the book:



10 : 33



Perché tout à l‘avant du toit de la passarelle, Rúnar s‘agrippe des deux mains au garde-corps mouillé. Le navire plonge de la crête d’une vague gigantesque dans le seul but d’enjamber la suivante. Vers le sud, des bancs de nuages anthracite planent au-dessus de l’océan. Ils mugissent comme un taureau furieux et jettent des éclairs dans toutes les directions. Le vent frappe le bateau, hérisse la mer et arrache des larmes salées aux du chef d’équipage qui, les poings serrés sur le fer glacé, plonge son regard dans vide.



Pourquoi n’ai-je pas choisi de devenir maçon ? se demande-t-il avec un soupir, mais le vent étouffe ses paroles et les disperse au loin. Pourquoi ?



Ça fait du bien de crier quand personne ne vous entend. Debout sur le sommet de la partie émergée du monde, Rùnar rit à gorge déployée face à la tempête déchaînée qui se précipite à la surface des flots et va s‘abattre sur le bateau d‘ici une heure.



Mais il ne rit ni bien fort ni bien longtemps. Il n‘a aucune envie de rire. Il en a simplement besoin. C‘est la seule solution qui lui soit venue à l‘esprit. Il avait le choix entre ça et courir le risque de perdre la raison à cause des pensées embrouillées, amoncelées, amoncelées dans sa tête comme des bancs de nuages qui accumulent en eux de l‘énergie négative. Le rire libére les tensions et empêche le système nerveux de disjoncter.



Il a trouvé ce qu‘il redoutait le plus :



Des câbles sectionnés:



Quelqu‘un a saboté le radar et le récepteur satellite.



Il y a un salaud à bord. Une ordure. Un saboteur.



Mais qui diable cela peut-il être?



- Putain de bordel de putain de merde ! Il se cramponne aussi fort qu‘il le peut pendant que le bateau escalade une vague aussi haute que le mont Esja. Le vent tombe l‘espace de quelques instants avant de venir frapper le chef d‘équipage en pleine poitrine au moment où le bâtiment atteint la crête. Rùnar baisse les yeux sur le navire et remarque des traces de rouille autour des bastingages, des soudures, des fixations et du manteau d‘acier qui recouvre la cale. Il y a longtemps que la météo n‘a pas été propice aux travaux d‘extérieur et les forces de la nature sont promptes à prendre le dessus si l‘entretien tarde trop. Pour que ce navire ne se mette pas à ressembler à un vaisseau fantôme russe, il va falloir le mettre rapidement en cale séche. Rùnar retire sa main droite du garde-corps et regarde la paume de son gant en cuir. Il est entiérement rouge de rouille. D‘ici quelques petites semaines, l‘ensemble du bâtiment aura plus ou moins pris la couleur d‘une feuille fanée.



Les travaux de peinture devront pourtant attendre. Une tempête se prépare et l‘équipage doit s‘occuper d‘affaires autrement plus sérieuses.



Il y a un salaud à bord. Une pomme pourrie dans un tonneau rouillé.



(204-205)